EXTRAITS CHOISIS

 
Projet Cognition - Extrait n°1

"Pourquoi vouloir tout écrire allez-vous me demander ? Peut-être par déformation professionnelle ? Je suis officiellement « journaliste homologuée » depuis quelques mois pour un petit journal à New-York. Ok, je vais être honnête avec vous, on est plus près de la gazette du coin qui relaye les histoires de chats restés suspendus à une branche d’arbre et de petits cambriolages de quartier que de la notoriété du New-York Times. Peut-être aussi que cette fascination de tout relater par écrit, c’est pour être certaine de laisser une trace de mon passage et ce, même quand je me serais décidée à laisser cette enveloppe corporelle derrière moi ?

J’amène ma main flageolante débroussailler les longues boucles blondes qui scindent mon visage tout en filant à pas vifs vers la salle de bain chercher la boîte de gélules vertes, remède pas forcément miracle mais nécessaire à ma survie. Mon cœur palpite encore plus vite qu’à l’ordinaire. Je me rappelle encore la surprise sur le visage de mes parents quand le Docteur Barrow, le médecin du St Clare’s Hospital de New York, nous a annoncés, il y a maintenant dix ans, que j’étais atteinte de la maladie de Parkinson. Les yeux bleus pétillants réhaussés par des sourcils blancs touffus du médecin septuagénaire avaient alors pris un air plus sérieux. Je me rappelle la remarque stupide de mon père, « ce n’est pas une maladie de vieux ? » autant que la figure du sage médecin, toussant pour cacher sa légère gêne et tentant de trouver le ton pédagogue adapté à l’énergumène se trouvant face à lui. Il expliqua avec une douceur dont je n’aurais pu faire preuve à sa place :

« Monsieur, cette maladie touche effectivement de manière exceptionnelle les sujets d’âge jeune. Pour tout dire, elle concerne même seulement 10% des individus de moins de quarante ans et 3% des personnes de moins de vingt ans. La forme précoce détectée chez June va nous permettre de trouver le traitement adapté et de pouvoir ralentir les symptômes. June, ajouta-t-il avec un sourire entendu, comme s’il savait que finalement des trois personnes face à lui, j’étais celle qui allait vraiment le comprendre, cette maladie est dûe à une perte des neurones de la substance noire, impliqués dans le contrôle du mouvement, elle se caractérise essentiellement par des symptômes moteurs : lenteur du mouvement, tremblements de repos, rigidité musculaire et instabilité posturale. Elle peut s’accompagner d’étourdissements et de dépression. »

J’ai retenu trois choses des révélations de ce jour-là :

     1 - Le discours pédagogue du Docteur Barrow avait quand même été le choc de ma vie. Je me voyais trembler dans les cours de chimie et ne pas réussir à coordonner mes mouvements au basket lorsqu’on avait cours d’éducation sportive mais j’étais loin de m’imaginer ce diagnostic implacable…

     2 - Le Docteur Barrow s’était trompé sur un point important : ce n’est pas parce que mon diagnostic a été précoce que le bon traitement serait forcément plus simple à trouver et que mes symptômes seraient ralentis. C’est même tout l’inverse que j’ai vécu depuis mes quinze ans…

      3 - Mon père est un sombre idiot alcoolique qui arrive à me mettre la honte même dans les moments les plus solennels de mon existence. Note à moi-même : c’est le type de personnage à ne surtout pas à inviter à son mariage. Il n’est d’ailleurs pas pour rien dans le fait que je sois si motivée à intégrer le programme Three lives. La bonne nouvelle c’est que si ma candidature va bien au bout, je n’aurais pas à l’inviter à mon mariage et que je vais même pouvoir ne plus jamais le voir.

J’avale les gélules sans eau et sans plus de préliminaire. Le produit est ingéré comme une vague inconfortable par ma trachée qui me fait des signaux d’alarme en me rabrouant d’avoir mis le feu à ses parois sensibles. Dans une dizaine de minutes, mon article sur le rat sauvé par une équipe de pompiers sur la 33ème avenue devra être envoyé à Jared sous peine que ce dernier m’appelle pour m’annoncer un licenciement. Ce licenciement signifierait ne pas avoir les 10 000 dollars demandés pour le contrat d’affiliation avec Cognition corporation et ne pas pouvoir aider ma mère à joindre les deux bouts à la fin du mois. Depuis le divorce d’avec mon père, la perte de son emploi après que la fermeture de l’entreprise de fermetures dans laquelle elle travaillait, l’argent qu’elle a déboursé pour que je puisse finaliser mes études de journalisme dans une université new-yorkaise moyenne mais aux frais d’inscription quand même assez élevés, il lui restait deux prêts à la consommation sur les bras et un mi-temps de greffière au New Jersey Superior Court, tribunal du New Jersey dont les trajets professionnels lui coûtent bientôt plus que ce que son salaire lui rapporte.

L' audioscan du salon fait entendre sa sonnerie. Merde. Un appel. Que ce soit Jared, ma mère, mon père ou une amie, je ne me sens pas vraiment prête à entrer en contact avec un autre individu que moi-même…"

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